| |
L' Encyclopédie critique de la ville correspond à un projet collectif du Laboratoire de Géographie Urbaine de l'Université de Paris X et de l'Ecole d'Architecture de Paris-Malaquais (Laboratoire Ville, Architecture, Territoire), avec des participations des Ecoles d'Architecture de Paris-La Villette et de Paris-Val-de-Seine et de l'Université de Toulouse-Le Mirail, même si l'on se propose de faire appel à des contributions extérieures, nationales et internationales. Fondamentalement, l'équipe, très pluridisciplinaire (géographes, historiens, architectes, économistes, sociologues, philosophes), partage la conviction que la crise de la ville est encore moins aiguë que la crise des idées sur la ville. Cette hypothèse sous-tend la problématique, la méthodologie et le produit projeté. Il ne s'agit pas ici d'accumuler de nouvelles connaissances, mais de participer à la nécessaire recomposition de notions et de concepts que les mutations contemporaines ont perturbés ou transformés. Plutôt que de soumettre cet effort de reconstruction à l'épreuve de monographies ou d'espaces délimités, on leur a préféré le principe de confrontations intellectuelles thématiques, s'ouvrant vers d'autres équipes françaises et aussi sur les comparaisons et les coopérations internationales. Cet esprit entraîna assez rapidement l'idée d'une Encyclopédie critique de la ville, à condition d'entendre que l'entreprise n'a ni vertu d'exhaustivité dans les définitions, ni finalité uniquement lexicale. L'ambition est bien de contribuer à refonder une sorte de Traité sur l'urbain.
Problématique : changer la ville ou changer les idées [1]
Comprendre la ville aujourd'hui. Le projet est moins ambitieux que peut-être illusoire. La crise urbaine – mal des banlieues, congestion des centres, sociétés à deux vitesses – est plus encore dans nos têtes que dans nos villes. En moins d'un demi-siècle, les réalités ont été tellement bouleversées que nos constructions intellectuelles n'ont pas suivi : la ville est moins malade d'elle-même que de notre impuissance à en saisir les logiques, pour en infléchir éventuellement le cours. Ce serait là l'urbanisme réussi.
Qu'était donc la ville, à l'âge classique, depuis le XVIII ème siècle ? D'abord une forte concentration d'hommes sur des espaces serrés et restreints. Ils étaient loin de rassembler la majorité de la population, mais ils contrôlaient, dans un jeu progressif de proximités et d'emboîtements, la continuité des territoires : plat pays des campagnes environnantes articulées sur les marchés ruraux, larges organisations régionales forgées au rythme des spécialisations industrielles et des échanges de produits fabriqués, armatures hiérarchisées de la trame administrative et politique, de la sous-préfecture à la capitale. Car la ville fut longtemps, et de façon que l'on croyait immuable, le mariage de l'organisation sociale, du mercantilisme et de l'explosion industrielle. À travers cette union qui reliait, de l'Antiquité à la révolution technique en passant par le Moyen Âge, les figures emblématiques du législateur, du marchand et du capitaliste, se développait une même idée : la ville est civilisation, source de richesses culturelles et matérielles.
Moins de cinquante ans ont balayé ces certitudes millénaires. Triomphante par le nombre de ses habitants, l'étendue de ces espaces, la ville n'est plus aussi sûre d'être synonyme de progrès. Plus que les pays développés, le tiers monde connaît aujourd'hui les rythmes urbains les plus vifs, avant d'abriter demain les masses citadines les plus multiples et les plus miséreuses. Nos propres banlieues dénoncent notre prospérité et menacent l'équilibre social tout entier. Et surtout, la ville a perdu ce qui faisait son exclusivité matérielle : l'agglomération de ses maisons, la continuité de ses espaces, la concentration de ses lieux d'emploi. Aux Etats-Unis, la moitié des urbains vit et travaille désormais dans les suburbs, qui ne sont pas des banlieues, mais de véritables campagnes, semées de parcs d'activités, de centres commerciaux et de nappes de lotissements pavillonnaires. Et pourtant, ces périurbains pensent, consomment, circulent, comme des citadins d'un genre nouveau. Faut-il pour autant évoquer la fin des villes, comme le faisaient naguère l'historien Georges Duby ou le sociologue Paul-Henry Chombart de Lauwe [2] ?
N'est-ce pas plutôt la fin des grandes fresques urbaines qui permettaient, à coups de typologies nationales ou culturelles simples (la ville américaine, européenne) ou de grands découpages sectoriels (l'industrie et la ville, les transports urbains), de dresser un panorama du monde, exhaustif et compréhensif ? Que ces grands traités sur la ville (Pierre George, Jacqueline Beaujeu-Garnier) [3] datent, dans leur conception générale, de quatre décennies, est révélateur de la timidité de la pensée contemporaine devant le phénomène le plus marquant de cette fin de siècle. Le moment paraît venu, sinon d'intégrer toutes les mutations urbaines dans un système explicatif global, du moins d'en présenter les lignes de force d'ensemble, sans négliger les éclairages plus particuliers, destinés à montrer la complexité des constructions. La nécessaire position des problèmes ne doit pas éliminer la référence à des résultats partiels, aux nuances, aux réponses encore mal assurées.
Il faut donc en même temps, à travers une démarche majeure inscrite dans la durée historique, insister plus sur les mécanismes évolutifs – dynamismes ou résistances – que sur des objectifs traités de façon linéaire et s'interroger sur la validité de nos schémas épistémologiques. De grandes questions jalonnent cet itinéraire.
Quels rapports unissent villes et sociétés ? Les villes sont à la fois le produit et le reflet des sociétés qui les font naître. Mais leurs significations ne sont pas identiques quand elles rassemblent trois milliards d'hommes, qu'elles voient le triomphe du libéralisme économique, après l'effondrement des systèmes communistes, et la rupture des couches moyennes, après leur montée intégratrice dans les sociétés occidentales.
Quelles efficacités économiques génèrent les villes ? La ville, à l'âge industriel, était le siège et l'outil de créations des richesses. Cesse-t-elle de l'être parce que les nouvelles techniques de l'information et de la communication autorisent l'ubiquité des activités humaines ? Et le tertiaire-roi ne se révèle-t-il pas encore plus ambigu que divers, de la recherche-développement généralisée au fast-food banalisé ?
À quels espaces renvoient les villes et leur évolution ? La matérialité de la ville n'est pas le simple résultat de mécanismes économiques et sociaux. Mais comment les formes héritées (quartiers, centres et périphéries, pérennité des localisations) réagissent-elles pour créer de nouveaux territoires, de nouvelles hiérarchies ou de nouveaux réseaux ?
Enfin, quelles réponses l'urbanisme apporte-t-il aux problèmes de la vie contemporaine ? Devant des mutations, parfois dramatiques, la tentation est évidemment forte de maîtriser les contraintes pour conduire les destinées humaines. Deux questions sacrilèges se posent : le volontarisme est-il plus efficace parce que la réglementation normative s'épaissit ? Les réalités urbaines reflètent-elles principalement, dans leur diversité ou leur unité, la variété, ou les carences, des politiques qui leur sont appliquées ?
À travers ces interrogations, c'est une même conviction qui justifie la problématique : la ville est en train de retrouver sa signification originelle, de forme d'organisation politique et sociale des civilisations, quand nos concepts et nos outils d'analyse sont largement hérités de l'âge industriel. Se ferme ainsi, dans le monde occidental, une parenthèse ouverte par la révolution industrielle qui assimilait la ville à un outil de production. Ce réductionnisme amène une incompréhension du paradoxe actuel : si les transformations économiques, notamment l'industrialisation, ont entraîné l'universalité de la civilisation urbaine, l'économie est aujourd'hui insuffisante pour en expliquer les logiques de fonctionnement et d'évolution. Choix résidentiels des ménages, stratégies d'implantation des entreprises, politiques gouvernementales ou locales d'aménagement : les images des lieux, les conduites de décisions, les idéologies, les comportements civiques ou syndicaux, les cultures, comptent autant, pour l'efficacité de l'action, que les rationalités ou les fonctionnalismes techniques. La ville est redevenue sociale.
Contexte scientifique
Sur cette base de problématique, la proposition d'une contribution à la reconstruction d'une théorie générale de l'urbain passe ici par la constitution d'une Encyclopédie critique de la ville. La démarche, ambitieuse, s'appuie sur le fondement de tout travail encyclopédique qui opère un va-et-vient incessant des mots et concepts, et des structures de la pensée rationnelle aux configurations de la réalité vivante. Dans un autre ordre de champ de la connaissance, le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (1972) apparaît un bon exemple de l'entreprise projetée.
Or pour la ville, il semble que les tentatives du même genre soient restées jusqu'ici limitées. « Les mots de la ville » représentent un essai lexical tout à fait remarquable, mais ont surtout le mérite de fournir un glossaire comparatif et international des termes usités, en confrontant leurs emplois aux réalités sur le terrain. Le Dictionnaire critique de l'habitat et du logement, produit par le Réseau socio-économique de l'Habitat, fournit des informations précieuses, mais sur un domaine spécifique. Il en est de même dans l'ouvrage Logement et habitat, Etats des savoirs ( La Découverte , 1998) réalisée par la même équipe (dir. Marion Segaud, Catherine Bonvalet, Jacques Brun), et de façon plus récente encore du Dictionnaire critique de l'habitat et du logement (Armand Colin 2002) Marion Segaud, Jacques Brun, Jean-Claude Driant dir.
En fait, les seules références qui s'apparentent dans l'esprit à l'ouvrage ici projeté sont assez différentes par les méthodologies suivies ou l'ampleur du propos. Tantôt, il s'agit de courts essais parvenant à un bilan synthétique des transformations et des approches en cours ( Le Monde des Villes, dir. Thierry Paquot, éd. Complexe, Paris-Bruxelles, 1996, ou plus récemment sous la direction du même auteur, l'Etat des savoirs sur la ville) . Tantôt, il s'agit d'additions d'articles et d'expériences, dont la somme reste véritablement à faire (Parcours et Positions, Les Annales de la Recherche Urbaine , n° 64, Octobre 1994). Même le PIR-Villes n'a pas échappé à cet inventaire kaléidoscopique dans ses différents bilans ( Le Courrier du CNRS, n° 81, 1994, ou plus tard les publications à l'occasion du Colloque Habitat II d'Istanbul, 1996).
L'originalité et l'innovation seraient donc à la fois de toucher, par de grandes approches thématiques, la quasi-totalité du champ urbain, moins par des recouvrements exhaustifs, que par des coups de projecteur cernant les transformations et les émergences, et d'en fournir une double accessibilité par les mots , leur arborescence, leur redéfinition, mais aussi par la recomposition des systèmes explicatifs globaux . C'est en quoi l'ouvrage qui couronnera le projet tiendra en même temps du dictionnaire par ses indexations et du traité par sa structure en chapitres. Le renouvellement attendu est autant dans l'objet de connaissance (la ville) que dans ses approches scientifiques et épistémologiques (les études urbaines).
|
|